Dialogue national : quatre mois après, que reste-t-il de l’initiative de Macky, des acteurs se prononcent

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Le dialogue national lancé en grandes pompes le 28 mai 2016, a laissé place à un dialogue de sourds entre le pouvoir et l’opposition. Cette dernière accuse le chef de l’Etat de n’avoir rien fait pour donner une suite à ce dialogue qu’il a initié, alors que du côté de la mouvance présidentielle, on soutient mordicus que le dialogue est bien en cours.

Le dialogue est une exigence démocratique. Président du Collectif des organisations de la société civile (Cosce), le professeur de droit Babacar Guèye estime que dialogue et compétitions sont les deux mamelles de la démocratie. Pourtant, l’opposition et la société civile considèrent que le dialogue national lancé en grandes pompes, à la salle des Banquets du palais de la République, le 28 mai dernier, deux mois après la victoire du «Oui» au référendum, n’a connu aucune suite, malgré les annonces du président de la République. Ainsi, quatre mois après, cette initiative du président de la République semble être rangée dans les tiroirs. C’est du moins l’opinion de l’opposition et de la société civile qui ont pris part à son lancement.

Professeur Babacar Guèye de la société civile : «Rien n’a été fait»

Quinze points inscrits dans les réformes constitutionnelles devaient être débattus dans le cadre de ce dialogue national. Il s’agit principalement de la réduction de la durée du prochain mandat présidentiel de 7 à 5 ans, du statut du chef de l’opposition, de la création de sièges de député pour les Sénégalais de l’étranger. «Il ne semble pas avoir eu de suite à ma connaissance. En dehors de la revue par les parties prenantes des compétitions électorales du code électoral, rien n’a été fait», constate  le professeur de droit Babacar Guèye.

Le porte-parole du Parti démocratique sénégalais (Pds) fait le même constat. Mais il attribut cette léthargie au chef de l’Etat et chef de file de l’Alliance pour la République (Apr). «Absolument rien n’a été fait. L’enterrement de première classe de cette messe est le fait de son initiateur qui préfère toujours agir en monarque dans les domaines qui nécessitent un large consensus national», dit-il. D’ailleurs, Babacar Gaye dont le parti a pris part in extremis à ce dialogue, ajoute que le Pds ne s’est jamais fait d’illusions à propos du dialogue national voulu et convoqué par le président Macky Sall. «C’est d’ailleurs pour cela que le président Abdoulaye Wade avait donné comme unique mandat au Secrétaire général adjoint Oumar Sarr pour représenter le Pds à la cérémonie d’ouverture dudit dialogue afin de coller à une forte demande politique», dit-il.

Babacar Gaye, porte-parole du Pds : «L’enterrement de première classe de cette messe est le fait de Macky Sall»

Mais contrairement à ces derniers, Zahra Iyane Thiam estime que ce dialogue a eu une suite. «D’abord avec le dialogue politique dans le cadre de la commission technique de revue du code électoral entre les acteurs politiques, la société civile et des organes de gestion des élections pour discuter de sujets qui ont soit découlé du référendum du 20 mars tel le point sur les députés dédiés à la diaspora soit sur d’autres thématiques notamment sur la refonte du fichier électoral.

D’ailleurs, le gouvernement, par souci technique et pratique, a voulu coupler ce point avec le projet de loi relatif à la nouvelle carte nationale d’identité à puce Cedeao. Le projet de loi sur la refonte a aussi fait l’objet d’un retrait pour permettre à la commission de trouver des consensus sur les modalités de son exécution», dit-elle. Ministre conseillère et membre du Secrétariat exécutif du parti au pouvoir, elle ajoute que d’autres secteurs comme celui de l’Economie et des Finances ou de la Gouvernance locale, sont dans l’organisation de foras pour des échanges. Et tout ceci compte non tenu des mécanismes de gouvernance qui garantissent un dialogue permanent à l’image du Haut conseil du dialogue social, selon elle.

«Rien que les travaux de la commission technique de revue du code électoral autour de 12 points  de discussions  notamment la fusion carte d’identité carte électeur, la parité, le vote des militaires et paramilitaires ou encore l’insertion des règles d’organisation du référendum dans le code électoral, témoignent que le dialogue politique est bien en cours», argumente-t-elle avant de «déplorer le manque de volonté manifeste» de certains acteurs de l’opposition, «la mauvaise foi» des autres et ceux qui veulent se servir de cette commission pour solder des comptes personnels au détriment de l’intérêt général.

Zahra Iyane Thiam, membre du Sen l’Apr : «Le dialogue politique est bien en cours»

Mais contrairement à la ministre conseillère du président de la République, la société civile estime que la revue du code électoral ne peut pas être considérée comme une conséquence de l’appel du 28 mai. «Parce que cette pratique est devenue une tradition. Au contraire, les positions des uns et des autres se sont raidies», dit le professeur de droit Babacar Guèye. C’est aussi l’avis du Pds. Son porte-parole soutient que les concertations qui ont eu lieu dans le cadre de la réforme du code électoral étaient inscrites dans l’agenda régulier des rencontres organisées annuellement sous l’égide du ministère de l’Intérieur pour évaluer le processus électoral afin de trouver des consensus forts autour de notre système démocratique. «Depuis l’échec de ces concertations, plus rien ne s’est passé», dit-il encore.

Le vote par l’Assemblée nationale de la loi sur la refonte partielle du fichier électoral, et cela contre l’avis de l’opposition, ne rend-il pas les choses encore plus difficiles? Faux, s’insurge la ministre conseillère. Elle soutient que cela n’est pas contre la volonté de l’opposition. Puisque, d’après elle, le projet de loi qui était déjà en commission d’examen des lois au niveau de l’Assemblée nationale a fait l’objet d’un retrait par le gouvernement pour permettre aux acteurs politiques dans le cadre de la commission technique de revue du code électoral, d’en débattre et au besoin d’y apporter des améliorations.

«Les travaux de la commission ont été suspendus pour permettre à l’opposition qui avait déserté la table des négociations de faire des amendements en respectant l’esprit de la loi. De ce point de vue, je pense qu’on ne peut incriminer la majorité de ne pas vouloir dialoguer.

D’ailleurs le président Macky Sall ne pouvait donner meilleur gage  de bonne foi en faisant de la date du 28 mai journée du dialogue national», explique-t-elle. Avant d’ajouter: «Ensuite, contrairement à la refonte totale de 2004 ou le fichier général des élections a  fait l’objet de radiation totale, le projet de loi sur la refonte partielle, soumet l’électeur a la confirmation de sa présence dans le fichier, ce qui du reste nous permettra d’avoir un fichier conforme à la réalité des électeurs».

Mais pour le porte-parole de l’ancien parti au pouvoir, il est évident que  «la rupture du consensus» obtenu depuis 1992 sur les questions électorales remet en cause le dialogue national lancé avec beaucoup de «tintamarre par un régime qui éprouvait la nécessité de soulever le couvercle de la marmite démocratique». En définitive, Babacar Gaye pense que le président Macky Sall «ruse» avec la classe politique et la société civile. «Il manipule les chefs religieux et coutumiers pour gagner du temps», accuse le porte-parole du Pds.

Et d’après lui, c’est la raison pour laquelle l’opposition doit finaliser son unité pour créer les conditions de la défaite de Macky Sall aux législatives de l’année prochaine qui devraient se tenir après toutes réformes à même de garantir la transparence et la sincérité du scrutin. Très critique à l’endroit de l’opposition, Zarah Iyane Thiam affirme qu’on ne peut par la loi vouloir régler des questions qui sont soumises à des périodes républicaines à l’arbitrage du peuple.

On le voit, le dialogue national a laissé la place à un dialogue de sourds entre le pouvoir et l’opposition. Pis, les deux camps sont maintenant dans une logique de confrontation avec la marche «avec ou sans autorisation» de l’opposition et une partie de la société civile regroupées autour du nouveau Front pour la défense du Sénégal/Manko Wattu Senegaal, prévue le 14 octobre. «Nous avons décidé d’aller au combat. Nous sommes obligés.

On va descendre dans la rue pour restaurer la fiabilité du fichier électoral, restaurer les libertés publiques pour que les gens puissent faire leur travail», déclare Mamadou Diop Decroix, membre de Manko Wattu Senegaal qui était l’invité de l’émission Opinions sur Walf tv et Walf fm ce dimanche.

Cependant, la société civile ne désespère pas de réconcilier les deux camps et de les ramener à la table des discussions. En effet, en tant que facilitateur entre pouvoir et opposition, le président du Cosce, le professeur Babacar Guèye affirme que les acteurs politiques seront bien obligés de se mettre autour d’une table, à un moment ou à un autre, pour discuter. Mais d’après lui, il faudra pour cela un autre cadre que l’Assemblée nationale dont le fonctionnement est «biaisé» par le phénomène majoritaire.

«Nous ne devrions pas aller aux élections législatives sans un minimum de consensus sur les règles du jeu électoral. Il faut restaurer la confiance dans le système électoral si nous voulons éviter les contestations et la violence. Les douloureux évènements qui se produisent au Gabon, pays frère, doivent nous inspirer. Mais, il faut une volonté sincère de tous, majorité et opposition, pour dialoguer», conclut le professeur Babacar Guèye.

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