Distribution de cartes d’identité à Paris : Babacar FAYE accuse le Consul Général, le ministre de l’Intérieur et le Président de la République.

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10 JUILLET 2017, démarrage de distributions des cartes biométriques d’identité

nationale/cartes d’électeurs au Consulat Général du Sénégal à Paris.

J’accuse le Consul Général, le ministre de l’Intérieur et le Président de la République, Macky

Sall.

La veille du jour J, c’est-à-dire le dimanche soir du 9 juillet, je décide d’aller passer la nuit à

Paris chez des cousins qui habitent à la Porte dorée. Histoire de pouvoir me lever tôt le matin

pour faire partie des premiers arrivés au consulat. Sur la page Facebook du consulat il y était

posté, un peu tard dans la nuit du dimanche, que la distribution des cartes allait commencer à 9

heures précises. Outre l’espoir de recevoir ma carte biométrique, je m’enthousiasmais

également parce que j’y avais rendez-vous avec un ami qui réside actuellement en France, et

ancien camarade au collège Khadimou Rassoul de Castors à Dakar. Etant bloqué par la pluie

qui « inondait » Paris depuis la journée du dimanche, j’étais un peu bloqué à la maison et, par

conséquent, je suis arrivé au consulat un peu avant 9 heures le lundi matin. Il y avait déjà

beaucoup de citoyens sur place.

Dès mon arrivée, je pressentais déjà le chaos. On dirait une usine pendant le premier capitalisme

du 19ième siècle ou les ouvriers se pressaient littéralement au guichet pour recevoir leur pécule.

Visiblement, il n’y avait pas de liste d’inscriptions, encore moins un rang à suivre pour pouvoir

accéder au guichet. Un chaos très matinal, signe d’une mauvaise journée à venir. Pendant une

bonne demi-heure, j’essayai de comprendre ce qui se passait sous mes yeux et donc, comment

faire pour retirer ma carte. Vu la quasi-impossibilité d’ordonner ce chaos postcolonial implanté

à Paris, un gendarme en civil demanda aux Sénégalais super agités de sortir vers la porte du

consulat pour y faire un rang afin qu’il puisse récupérer les récépissés. Il était déjà 10h30. Une

heure et demi perdue. Curieusement, pendant que nous faisions le rang et donnions nos papiers

pour que les employés du consulat procèdent au tri des cartes, d’autres personnes donnaient

leurs récépissés directement au guichet et recevaient les cartes. Il était tout à fait évident qu’ils

outrepassaient, comme en postcolonie, l’appel à l’ordre avec la complicité des agents sur place.

Après avoir récupéré nos papiers, c’est-à-dire nos récépissés, le gendarme nous demande de

revenir à 15 heures, histoire pour eux d’avoir assez de temps pour vérifier la disponibilité des

cartes.

Entre temps, l’ami que je devais rencontrer, était au premier étage du consulat. Au fait, d’après

leur planning à la con et évidemment paresseux, les employés du consulat ont pensé avoir bien

fait en divisant le travail de distribution en deux groupes : les citoyens dont les noms de familles

commencent par les lettres A jusqu’à K, devraient récupérer leurs cartes au guichet du rez-de-
chaussée. Et ceux dont les noms se trouvent entre L et Z, au premier étage du bâtiment. Mon

ami a été plus rusé et plus Sénégalais que moi. Au fait, avec l’impossibilité de respecter un rang

– car tout le monde se pressait à la porte des bureaux de distribution des cartes – mon ami a usé

de ses muscles et accédé à la porte, et par pragmatisme, s’est mis à aider les employés du

consulat à la distribution des cartes. Il les aidait à trier les cartes et appeler à haute voix les

personnes dont les cartes ont été trouvées. Cet instant me rappelait les dures heures caniculaires

qu’on passait derrière les guichets du bâtiment B du campus social de l’Université Cheikh Anta

Diop de Dakar pour recevoir nos « boursettes » d’études en postcolonie. Devoir attendre toute

une journée d’un soleil de plomb pour recevoir 36 mille francs CFA (54 euros/mensuels) pour

les plus chanceux. A un certain moment, notre agent consulaire de circonstance – je parle

toujours de mon ami – profita de cet instant pour glisser son récépissé sur le bureau à l’intérieur

pour recevoir sa carte. Charité bien ordonnée commence par soi, nous dit-on. Très pragmatique.

C’est comme cela qu’il a pu recevoir sa carte et abandonna son « poste de travail » au consulat.

Dans les vidéos Live que j’ai faites sur Facebook, on y voyait le gendarme en civil, debout sur

une table pour procéder à l’appel de ceux dont les cartes ont été trouvées, après un premier tri.

La scène était terriblement postcoloniale. Aucun ordre et aucune tentative de gérer ce chaosmos,

comme dirait Gilles Deleuze.

On devait être à quelques minutes de midi. N’ayant pas pris mon petit déjeuner le matin et

sentant la faim au ventre, j’invite mon ami à aller prendre un verre dans un café, et pourquoi

pas déjeuner tout court. D’ailleurs, j’avais le temps parce que qu’on nous a donné rendez-vous

le jour du rendez-vous, devant revenir à 15 heures. Après avoir recherché un café en vain dans

les vicinités du consulat, nous avions décidé, l’ami et moi, d’aller jusqu’à la gare SNCF de

Sainte-Lazare. C’était un choix stratégique car l’ami devait y reprendre son train pour Mantes-
la-Jolie à 14h. Nous nous sommes rappelés les bons souvenirs d’adolescence au collège à Dakar

tout en dégustant nos « Double cheesed-whopper » du Burger King de la gare. Ce fut un réel

plaisir de revoir et discuter avec un ami frère de Dakar. Il a finalement repris le train de 14h

pour que je puisse avoir assez de temps avant d’arriver au consulat avant 15h.

J’arrive au consulat avant 15 heures, bien sûr pour constater que les appels se poursuivaient

toujours. Je ne comprenais pas. Après un moment entre colère, incompréhension mais désir de

comprendre ce qui s’est passé après mon départ, le même gendarme en civil, le gars débout sur

la table comme dans les manifs anarchistes, me dit sans aucun scrupule qu’ils ont déjà fait

l’appel pour les gens qui avaient poliment fait le rang et donné leur récépissé. Ce fut la grande

stupéfaction. La TOTALE. « Comment est-il possible ? », je me demandais sans aucune réponse

logique possible, au fait. Comment pouvait-il nous assigner à revenir à 15 heures, tout en

procédant à l’appel avant l’heure ? Je n’arrivais guère à comprendre. C’est à partir de ce moment

que j’ai compris que j’étais dans la merde la plus merdique. Je voulais abandonner et rentrer à

la maison, mais il fallait que je récupère mon récépissé. Chose impossible avec la chaleur

étouffante et puante de la salle, noire d’un monde stupide et idiot qui se pressait toujours à la

porte du bureau pour recevoir leurs cartes. Le gendarme continuait à faire l’appel, mais sans

compter sur les personnes qui criaient ici et là, discutaient de ceci et de cela sans prêter attention

aux noms qu’on appelait. Du coup, ce fut un vacarme indescriptible. Avec cette foule

indisciplinée, idiote et sans savoir-être, je m’étais résigné à attendre. Attendre encore et encore,

jusqu’à 18h10 minutes précises, non sans grandes difficultés.

A un certain moment de ma journée-chemin-de-croix, j’ai maximisé mon temps en la

transformant le lieu où je me trouvais en un terrain d’étude scientifique, dans une sorte

d’anthropologie participative. Je discutais avec quelques-unes des personnes dégoutées comme

moi du vacarme ambiant. Et c’est à ce moment que j’ai remarqué une chose : 95 pourcent des

personnes sur place parlaient le Pular, agents consulaires comme les personnes venues

récupérer leurs cartes. On dirait on se trouvait au milieu de nulle part dans le Fouta semi-
désertique. Que des « peuls Fouta » comme on les appelle en postcolonie. Cela a vraiment attiré

mon attention. Pour quelqu’un qui s’intéresse et fait ses recherches dans les Cultural Studies,

le truc tintait dans mes oreilles. Pourquoi cette ethnie domine-t-elle parmi les agents de nos

institutions postcoloniales, au pays comme dans la diaspora, sous le magistère du Président

Macky Sall ? Certains observateurs, à tort ou à raison, avancent l’idée selon laquelle le Président

Sall a ethnisé nos institutions, mais je ne pus m’empêcher de penser à cela dans cette «

poularisation » du consulat de Paris. Toujours est-il que le fait est objectivement observable. Et

de par leur accoutrement, jeunes et vieux, hommes et femmes, pour la plupart, on dirait qu’ils

ont débarqué en France la veille même.

Après cette journée merdique, chaotique mais très chargée en « social data » pour un apprenti

chercheur comme moi, je me suis posé les questions :

1. Avec tous les Sénégalais d’ile de France (et constatez qu’il y aurait difficilement une

statistique disponible sur leur nombre) inscrits sur les listes électorales, pourquoi les

fonctionnaires consulaires, le consul général en premier chef, ne pouvaient-ils pas faire

autrement, en triant en amont toutes les cartes par exemple?

2. Actuellement, les étudiants Sénégalais en France sont en vacances : pourquoi pas les recruter,

ne serait-ce que pour le temps de la distribution des cartes, pour ouvrir assez de guichets en

conséquence pour la fluidité du mouvement des personnes ?

3. Pourquoi les services du ministère de l’intérieur n’ont pas procédé à la distribution

progressive des cartes, étant donné que les Sénégalais ne sont pas inscrits à la même période ?

Pour ces personnes inscrites depuis décembre 2016 (le cas de mon ami), pourquoi pas leur livrer

la carte au cours de janvier ou février au plutard ? Il y a une semaine ou deux (après le 15 juin

en tout cas), j’avais appelé au consulat pour savoir si les cartes étaient disponibles comme on

l’avait dit le jour où je m’inscrivais (le 21 mars 2017). Après avoir attendu d’interminables

minutes, j’ai eu un agent consulaire au bout du fil. Le gars était incapable de me dire quand est

ce que les cartes seront disponibles. « Au fait, personne ne sait au consulat » m’avait dit-il d’un

air attristé.

4. Pourquoi devoir, et comment peut-on, distribuer des millions et des millions de cartes en

l’espace de 2 semaines avant les élections ? Problème de budget étatique ou pur calcul politique

dans l’avantage du régime en place ?

5. POURQUOI et POURQUOI ? J’aurai pu continuer en posant mille et une question.

Et donc j’accuse le consul général de Paris, le ministre de l’intérieur et le Président Macky Sall,

d’irresponsabilité politique.

Mais il y a une chose et une seule dont je suis persuadé, après ma journée d’hier : les politicards

postcoloniaux continueront à tromper la plèbe parce que cette dernière est idiote en tuant le

politique dans ses comportements de tous les jours. Impossible d’émerger avec une plèbe

ignare. L’inculture de celles et ceux que j’ai vue hier au consulat est absolument antithétique

de tout développement, qu’il soit culturel, politique et économique. La colère que j’ai éprouvée

hier me fait dire, inconsciemment peut-être, que notre problème est surement culturel : un grand

frère ami virtuel sur Facebook qui vit au Canada, a l’habitude de dire pour que la postcolonie

émerge, il faut qu’on brule le ministère de la culture du Sénégal et changer tout, de fond en

comble. Il n’a pas tout à fait tort.

Babacar FAYE

Doctorant en Cultural Studies à l’UCAD

Formateur en anglais professionnel à WISSEN International

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