La statue Faidherbe à Saint-louis du Sénégal : Quel sort et quel statut ?

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  1. Contexte

En Afrique, la question du maintien ou non des statues et symboles de la colonisation divise. Au Sénégal l’idée est agitée depuis ces dernières années par l’opinion. Les récents évènements (émeutes et déboulonnages des statues d’anciens esclavagistes et colonialistes en Europe et dans le monde) consécutifs au meurtre de G. Floyd relancent la question et ravivent les passions.  A Saint-Louis particulièrement, le problème se pose avec acuité à propos de la statue Faidherbe dédiée  à la mémoire de l’ancien gouverneur français de l’AOF et  implantée magistralement à la place éponyme, au cœur de la ville tricentenaire.  Pour certains, s’inscrivant dans l’air du temps des révoltes, la statue  Faidherbe, symbole de domination rappelant un passé colonial douloureux doit, tout bonnement, être déboulonnée sans condition en rebaptisant la place de nom de personnes illustres de notre histoire comme on l’a déjà fait pour des rues et écoles  de notre cité. D’ailleurs, pour les tenants de cette thèse, le pont Faidherbe doit  subir le même sort.

Pour d’autres, la statue Faidherbe fait partie intégrante de l’histoire de  Saint-Louis, de son visage, de son décor ; la déboulonner c’est amputer la cité d’un pan important de son corps, de son patrimoine. C’est aussi priver les générations futures d’une partie de leur histoire, fût-elle douloureuse. De même, pour les « conservateurs » si Faidherbe doit sauter pourquoi ne pas aussi faire couler le pont sous ses eaux et supprimer toutes les autres traces de la colonisation.|

À propos des avis, aussi légitimes qu’ils soient, une mise au point s’impose avant de donner mon opinion personnelle, en tant que natif de Saint-Louis, féru de son histoire et attaché à son patrimoine. Au-delà de leur simple présence physique dans la cité, les statues et autres symboles dans  l’espace publique posent la problématique de la mémoire collective d’un peuple et de son patrimoine. Quels sont les éléments du patrimoine dignes d’être conservés par la communauté et quelles fonctions leur assigner dans le présent pour s’en inspirer ou en tirer des leçons dans le futur. Espace d’habitat ancien, à la croisée de plusieurs cultures  et de plusieurs traditions, Saint-Louis du Sénégal, Ndar, de son nom authentique, capitalise une expérience multiculturelle séculaire. Matériel comme immatérielle, son patrimoine est un trésor densément riche et vivant. Dans ce trésor, le legs de la colonisation française y est abondamment représenté vu la forte et longue implantation française (300 ans). L’ile de Saint-Louis en est la marque la plus patente, avec son architecture moderne, ses ponts et ses quais, ses comptoirs et ses établissements scolaires comme sanitaires. Parmi ce patrimoine matériel figure des monuments, des plaques de rues, des statues, particulièrement, la statue Faidherbe qui fait l’objet de controverses quant à sa conservation ou son déboulonnage. Faudrait-il la déboulonner, l’enlever complètement de la mémoire collective ou la conserver au Musée ou sur une autre place ? Devrait-on la laisser sur la place publique de Ndar où elle trône magistralement? S’il faut la jeter ou ranger au musée pourquoi ? S’il faut la conserver, pourquoi et comment ?

Une mise au point s’impose avant de répondre à ces questions.  Appréhender la question de la statue de Faidherbe en l’isolant de l’ensemble du matrimoine colonial serait partiel et risque d’ouvrir la brèche à  d’interminables débats sur le patrimoine colonial. Car, à chaque fois qu’il y’a tension ou crise liée à ce sujet, une personne ou un groupe pourrait se lever pour réclamer l’élimination d’un tel ou tel élément du patrimoine sans raison objective. On en arrivera à la demande de la destruction complète de la Gouvernance (ancien palais de Faidherbe) ou de l’île toute entière bâtie par les colons. Ailleurs, d’autres passionnés réclameront l’autodafé du palais de la République, ou la Maison des esclaves à Gorée, etc., car tout cela rappelle la présence coloniale, la domination.  La passion excessive peut mener à la tragédie; le traitement de cette question sous l’emprise de la passion peut aboutir à une situation tragique, surtout lorsqu’il est partiel et partial. A ce propos, l’analyse s’appuiera sur la question de la statue mais sera globale, c’est-à-dire, tiendra en compte l’ensemble du patrimoine colonial dont elle est indissociablement liée.

 

  1. Les Risques de la disparition de la statue

Si on opte pour le déboulonnage, c’est parce qu’on juge que la statue n’est pas digne d’être conservée dans notre mémoire collective. Le problème c’est qu’à travers la statue, ce n’est pas seulement le personnage de Faidherbe qui est conservé mais c’est toute une partie de l’histoire de la colonisation qu’il cristallise par sa fonction de gouverneur (1854-1865). En tant que pièce maitresse de la colonisation résident dans une zone stratégique, le personnage peut être le fil d’Ariane pour comprendre énormément de choses  dans l’histoire de la colonisation à Saint-Louis, au Sénégal, et généralement en Afrique de l’Ouest. Ce qui n’est pas dénué d’intérêts historique, culturel, géopolitique, voire géostratégique et économique. Les statuettes en bois, je dis bien en bois, dérobés de notre continent et conservées minutieusement dans les musés européennes apportent encore à ses pays, une valeur ajoutée inestimable. Ce n’est pas parce que le passé colonial est douloureux ou que tel ou tel autre personnage fut criminel qu’il n’est pas « digne » d’être conservé ou « digne » d’intérêt. L’enjeu de la conservation est d’ailleurs multiple ; d’une part, pour les besoins de la mémoire sur le fait colonial car comme Halbwachs le souligne : «La mémoire a besoin d’un point de repère sous la forme concrète d’un évènement, d’une figure personnelle ou d’un lieu» (1945) ; elle a besoin de supports pour vaincre le temps et lutter contre l’oubli » (O. L. Tahada, 2016) ;  En tant que support historique, « Faidherbe » mérite d’être conservée,  non pas pour magnifier sa personne mais pour ne pas oublier car « l’oubli est le second crime du bourreau » (E. Wiesel, 1994). Mort depuis des siècles et noyé au fond de la mer rouge, Pharaon (Ramsès II ou Mineptah, son successeur, selon M. Bucaille, 1977) symbolisait le tyran par excellence, d’après les Saintes Ecritures du Coran, Dieu conserva son corps intact pour témoigner de son histoire de règne de terreur sanglant sur le peuple judéo-antique. « Nous allons aujourd’hui épargner ton corps, afin que tu deviennes un signe à tes successeurs. » (Yoûnous – (Jonas) : 92). Il est bien dit signe, or tout signe a un référent, la réalité concrète à laquelle le signifié renvoie (F. Saussure, 1972). Ce qui veut dire que le corps de Pharaon, importe peu, mais c’est à sa personne physique dont on se rappelle et par-delà, son règne génocidaire. Dans ce cas, le châtiment subi sert de leçon aux générations présentes.  Donc, il ne s’agit pas « d’être un grand homme pour mériter ou pas une statue» (Moustapha Diakhaté, ancien Ministre conseiller) ; la statue n’est qu’un « signe ». Sa sémantique polysémique repose sur une double connotation méliorative ou péjorative. Elle permet de s’interroger sur l’individu qu’elle représente (le référent) : Qui était-il ? Que représentait-il ? Qu’est-ce qu’il a accompli comme actions ?

La conservation de Faidherbe permet donc de s’informer sur la valeur des faits historiques que le personnage cristallise. Si cela relève du bien, ces derniers auront une valeur exemplaire ; s’ils s’agissent de mal comme dans le cas de Pharaon, il est question de s’en défendre dans le présent pour ne pas le subir car « un peuple qui ne connait pas son histoire est obligé de la revivre » (W. Churchill, 1945).

D’autre part, l’enjeu prend en compte la descendance. Déboulonner  Faidherbe et l’effacer de notre mémoire collective seraient, de ce point de vue, exposer la génération future à une « recolonisation » ou à l’ignorance (mère de tous les vices) d’une partie de son histoire ; d’ailleurs, pour cette raison, on peut comprendre ceux qui proposent de la remettre au musée de la cité où sont consignés les vestiges du passé et les éléments de notre patrimoine. La seule question que cela pose dans ce cas,  c’est que la fréquentation des musées en Afrique demeure très rare. Il s’y ajoute les conditions de conservations parfois désastreuses pour plusieurs raisons dont le manque de moyens appropriés.

Au demeurant, l’idée selon laquelle si on ôte la statue, on devra dans un même élan ôter le pont et autres édifices coloniaux me paraît un peu extrémiste et peu productive. La question du patrimoine est un problème de choix, choix judicieux allant dans le sens de l’intérêt de la collectivité. Si les autres constructions coloniales (bâtiments, ponts, écoles, hôpitaux et autres infrastructures) nous sont d’une utilité indiscutable pourquoi nous en débarrasser. D’après tout, ce sont des « supports », des formes, il nous revient d’en définir les contenus. Dans la logique de la confrontation coloniale, on peut même en faire des « butins de guerre » comme la langue qui nous permet de communiquer avec le monde (K. Yacine, 1966). Ils y’a aussi le fait que tous ces bâtiments sont construits par la force et la sueur de nos ancêtres et l’exploitation de nos ressources.  Se priver d’une statue en préservant nos écoles, nos ponts, nos édifices ne souffre donc d’aucune contradiction. C’est l’infime réparation aux préjudices.  Ils nous reviennent de droit. Est-ce à dire que la statue doit être maintenue telle qu’elle ?

  1. Les limites objectives du maintien de la statue

Si on optait pour son maintien, c’est qu’on pense que «la statue est digne d’être conservée » dans notre mémoire collective. Il est clair que la partie de l’histoire coloniale que Faidherbe cristallise est « digne de mémoire », mais dans la façon dont elle est implantée, les signes et les significations que renvoie l’image de la statue sont-ils mémorables pour la communauté?   Si la raison se limite à ce qu’elle fait partie du décor de la ville et que l’enlever risque de défigurer la place, la cité qu’on avait l’habitude de voir, la question est, en réalité, beaucoup plus profonde qu’une simple présence décorative ou une vision pour le « plaisir » des yeux. Les symboles en représentation iconographique ou statuaire  sont fortement chargés d’idéologies et de mythes. Laisser la statue de Faidherbe plantée magistralement dans le cœur de la cité de Ndar peut être lu comme un signe d’acceptation de la domination permanente du colonisateur, de l’exercice de son « pouvoir symbolique » (Bourdieu, 1977) qui agit sur notre imaginaire, sur l’ensemble de nos représentations et actions. Il faut la voir cette statue, de bronze, tête levée, visage ferme, posture altière, revêtue d’une tenue militaire, assortie d’une épée au  poignet, pour lire la fierté d’un général conquérant bien debout dans ses bottes de fer, pied droit devant, pour imposer sa suprématie et mettre aux pas ses administrés. Dès lors, l’inscription sur le socle « A son gouverneur, L. L. Faidherbe le Sénégal reconnaissant » frappe dans l’esprit comme un symbole dont le signifié (F. Saussure, op.cit) serait l’acceptation par les Sénégalais que la présence de Faidherbe sur leur territoire,  ses faits et gestes  n’ont été que bienfaits et bénéfices pour  la communauté sénégalaise. Ce qui n’est pas conforme à la réalité historique. Comment les Sénégalais peuvent-ils être reconnaissant à celui qui, avec son armée, envahit la terre de leurs ancêtres, combattit ces derniers et les asservissait, très souvent de façon meurtrière ? Même s’il y a réalisé des travaux d’envergure, c’est au régime colonial français qui lui devait reconnaissance pour avoir servi les intérêts coloniaux avec dévouement et abnégation, voire avec un zèle excessif. Quant à nous, on peut négocier les conditions de sa rédemption posthume, car on peut pardonner mais on n’oublie pas. On n’oublie jamais. Cependant, la rancune et la vengeance troublent les esprits, dessèchent les cœurs ; le pardon apaise les esprits, purifie les cœurs, c’est la paix des braves. Etre guerrier n’est pas appeler à hue et dia à la destruction.

Certes, aucun Saint-Louisien ou Sénégalais ne se présenterait aujourd’hui devant  la statue pour lui faire des hommages ou lui exprimer une quelconque reconnaissance, mais sa présence symbolique dans l’espace public fait sens et sensation, à plus forte raison, dans le contexte mondial de destruction des symboles esclavagistes et colonialistes. Ne pas être dans l’air du temps de contestation des symboles pour les Saint-louisiens qui ont été avant-gardistes même, ferait non seulement paradoxe, mais serait cautionner l’aliénation et le mépris de l’humanité que représente ce symbole tel qu’elle est positionnée, « l’omni-niant crachat » comme le rappelle un féru défenseur du patrimoine de Ndar qui, à juste titre, reprend l’expression d’A. Césaire.

  1. Ce que je crois

On voit que la question est complexe et ressemble au dilemme cornélien.  Jeter Faidherbe pour effacer de notre patrimoine, les symboles négatifs, l’oublier définitivement, c’est aussi supprimer une partie de notre histoire comme le ferait la mégère qui, voulant se débarrasser du bébé, le jette avec l’eau du bain. Si on conserve la statue telle qu’elle, c’est comme si on acceptait encore la domination et réitérer quotidiennement notre reconnaissance à une colonisation sanglante.

Pour ma part, je ne pense pas, malgré tout, qu’il faille déboulonner notre statue et la jeter dans le  fleuve comme celle du vieil anglais de Bristol, ancien esclavagiste de métier, mais la déposer avec sérénité à terre, le faire descendre de son de son hauteur, sans tambour ni trompette, pour annihiler le « pouvoir symbolique » de plus en plus pesant et gênant sur la conscience des Sénégalais. La noyer dans le fleuve ou l’amener au musée la détache (avec tout un pan de l’histoire coloniale) progressivement de notre mémoire collective et la vouer à l’oubli, or « l’oubli, rappelons-le, est le second crime du bourreau » (E. Wiesel). De même, il faut le dire, en Afrique, on n’a pas la culture du musée. B. Dadié disait dans ce sens : « en Afrique les contes, légendes et mythes, sont nos musées, nos monuments et nos livres » (1955). Par exemple, on a beaucoup glosé sur le retour du sabre ( ?) d’El Hadji Omar Tall, le vaillant résistant sénégalais ouest-africain, depuis son retour et son dépôt dans le musée des civilisations noires à Diamniadio, personne n’en reparle, de même que les objets d’arts africains revenus de France.

Et si on déposait Faidherbe sur terre sans coup férir et qu’on lui aménageait au sol une autre place où on consignera en résumé ce qu’il représentait dans la colonisation, résumé qui remplacera l’inscription de la reconnaissance. Le  but ne sera pas de lui être reconnaissant ou de se « prosterner » devant, comme le dit le chroniqueur de télé, Serigne Saliou Gueye (Certainement un lapsus de sa part !) mais de témoigner de ce qu’il représentait dans l’histoire coloniale. Certes, il existe déjà une documentation assez fournie dans les bibliothèques et sur Internet, mais combien sont ceux qui peuvent y accéder. Or, il est question de mémoire collective et pas de mémoire de l’élite ou des Lettrés. A côté, une bibliothèque pour les archives coloniales (qui n’existe pas, à ma connaissance à Saint-Louis)  peut être érigée où l’on mettra toute la documentation sur le fait colonial dans tous ses aspects (y compris les « butins de guerre » dont j’ai parlés plus haut) car se mettre en face de sa réalité historique, l’investir de façon frontale n’est pas un complexe, encore moins une honte. Le Gouvernement français a accepté d’intégrer dans le programme scolaire des élèves et étudiants les conséquences désastreuses de la colonisation ; certes, après d’âpres batailles intellectuelles portées à bout de bras, mais ils l’ont fait. Aimé Césaire est connu pour être l’un des plus grands pourfendeurs du colonialisme. Toute son œuvre est marquée par la dénonciation coloniale (son fameux discours sur le colonialisme (1950) en est la preuve la plus virulente). Pourtant, il n’a pas dénié ses « apports » qu’on doit, quand bien même, mettre entre guillemets.  Il reste qu’il n’est pas question de les brandir comme un trophée. Il nous appartient de savoir comment rendre toute cette histoire plus historique (c’est-à-dire, digne de mémoire) car c’est la géographie qu’on subit, mais, l’Histoire, on le sait, c’est une construction continue. A nous de reconstruire la nôtre ; l’essentiel est de restituer les valeurs de dignité, d’honneur et de fraternité (teranga) qui ont toujours constitué le legs de nos anciens afin « de créer des mythes qui galvanisent le peuple et le porte en avant » (C. A. Ndao, 1967). C’est à ce prix qu’on pourrait parler de « réinvestissement permanent et autonome de  notre histoire » (J. Ki-Zerbo, 1999).

Dès lors, on pourra fouiller dans notre patrimoine commun un nom que le centre-ville de Ndar mérite pour la lui donner en évitant les considérations politico-politiciennes, ethniques, confrériques et religieuses, sources de division. En tout cas, beaucoup de Domou Ndar se rappellent certainement nos parents et grands-parents qui disaient : « ma ngui dem  Baya » ; [Je vais à Baya] au lieu de « place Faidherbe » ! « Belle façon de résistance pacifique ! » selon un compatriote Ahmed Karim Cissé, principal promoteur de l’initiative  du consensus « Domou Ndar yi et amis ». Le pont devra obéir à la même logique de restauration de notre patrimoine. En fouillant l’architecture traditionnelle, c’est sûr qu’un nom original et authentique surgira de la nuit des temps pour jeter une lumière neuve sur cet ouvrage magistral qui signe aussi l’originalité de la cité.

Justement, la proposition qui sera issue du consensus saint-louisien devrait retenir plus l’attention des autorités car autant que la démarche (concertation élargie, ouverte à tous et inclusive) l’objectif est salutaire. S’inscrivant dans la perspective d’une réappropriation culturelle, les initiateurs entendent contribuer à la prise en charge du sort du patrimoine de la ville toute entière. Une vision globale qui dépasse le seul statut de la statue. Les promesses portera-t-il leurs fruits ? Wait and see !

Par Dr El H. Abdoulaye Sall

Enseignant-chercheur

Université Ch. Anta Diop de Dakar

 

 

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