Mamadou Diop Decroix sur l’alerte terroriste au Sénégal « C’est la domination extérieure, française en particulier, qui nous attire tous ces ennuis »

0

Député à l’Assemblée nationale et par ailleurs coordonnateur du Front patriotique pour la défense de la République, Mamadou Diop Decroix a été, ce samedi, l’invité du Grand Oral. Sur les ondes de la 97.5 Rewmi FM, il est revenu sur plusieurs sujets d’actualité, notamment l’alerte terroriste au Sénégal, la coopération franco-sénégalaise, la situation politique du pays. Morceaux choisis.

Monsieur le ministre, l’Ambassade des Usa à Dakar a lancé un message d’alerte terroriste demandant à ses citoyens de ne pas fréquenter certains endroits. Comment l’aviez-vous vécu ?

«Ça avait été dit une première fois et les Américains avaient démenti. Si un communiqué le confirme, on peut alors penser que c’est avéré. Mais l’un dans l’autre, ce sont des problèmes qui relèvent des devoirs régaliens de l’Etat. Ma position depuis toujours c’est que les citoyens doivent refuser de se laisser terroriser par les terroristes. Mais malheureusement, nous n’avons pas d’État ; c’est-à-dire que vous avez un outil qui est là et qui veille à ce que ceux qui gouvernent ne soient pas dérangés par les gouvernés. C’est la force publique. Elle est là pour que ceux qui sont au pouvoir ne soient pas dérangés. A part ça, où est-ce que vous voyez l’Etat présent en train d’assumer ses responsabilités régaliennes ? Dites-moi où est-ce que vous l’avez vu ? Peut-être que dans les différents sujets que nous aborderons, vous aurez l’occasion de constater partout l’absence de l’Etat. Sur le terrorisme, de quoi s’agit-il ? Les Américains sont là, la France est là ainsi qu’au Mali, au Niger, etc. Ce sont des problèmes tellement complexes, c’est-à-dire que vous avez une guerre asymétrique que se mènent, à travers le monde, des forces puissantes et nos pays ne sont, in fine, que le champ d’un affrontement dont les causes tout comme les tenants et les aboutissants nous sont lointains ».

Voulez-vous dire que c’est la présence des étrangers qui nous attire des ennuis ?

« C’est la domination extérieure, française en particulier, qui nous attire tous ces ennuis. C’est comme une nouvelle configuration de l’impérialisme comme nous le disions à l’époque. Vous avez constaté qu’il y a un ou deux ans, les Français sont venus installer ici à Dakar, un poste de commandement de leurs opérations dans le Sahel. A l’époque, j’avais montré que désormais, le Sénégal pourrait être perçu comme un pays du champ par les terroristes. Nous sommes désormais un pays du champ. Ce ne sont pas les pauvres Sénégalais qui intéressent les terroristes. Ils se battent contre les occidentaux d’une certaine façon, mais s’ils frappent, ce sont des innocents qui seront massacrés et c’est pour cela que rien ne peut justifier cette forme de lutte selon moi».

Puisque vous l’abordez, on en parle. Comment voyez-vous la coopération franco-sénégalaise sous Macky Sall, avec ce séminaire intergouvernemental qui a été tenu récemment ?

« Ce format je le trouve scandaleux. C’est quoi un séminaire intergouvernemental pour renforcer quelle coopération ? J’ai appris qu’une quinzaine de ministres se sont rendus en France pour une rencontre. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Mais il ne reste plus qu’à réinstaller le drapeau français, quelques gouverneurs et quelques préfets et puis c’est terminé. Franchement, c’est le néocolonialisme. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. A un moment donné, Wade s’était battu pour y mettre un terme. L’on m’a rapporté que lorsqu’on a montré cette image du drapeau français que l’on remplaçait par le drapeau sénégalais dans une garnison à Dakar, pour symboliser le départ des troupes françaises du Sénégal, Macky Sall aurait dit que c’était de l’enfantillage. Qu’est-ce que vous voulez dans ces conditions alors qu’au front, les gens meurent pour tenir haut levé le drapeau de leur pays. Vous me parlez de coopération franco-sénégalaise, mais c’est de néocolonialisme tout court qu’il s’agit. C’est tout ».

On va quitter ce chapitre pour parler politique. Et depuis un certain moment, les gens débattent sur un troisième mandat du Président Sall. Pensez-vous qu’il tentera de briguer ce mandat s’il gagne bien entendu en 2019 ?

« C’est un faux débat dans lequel je n’entre pas. La question qui doit être posée c’est que doivent faire les Sénégalais pour dégager le Président Sall et sa coalition en 2019. C’est ça la question essentielle. Il n’y en a pas d’autres. Vous savez, maintenant, ils sont minoritaires dans le pays. Aux législatives de juillet dernier, c’est à cause du « Raw Gàddu » qu’ils sont majoritaires à l’Assemblée. Mais au suffrage universel, ils sont minoritaires. Et cette tendance va s’accentuer (…). A partir de leurs propres chiffres (je dis bien leurs propres chiffres, puisque vous savez que depuis le référendum de 2016, les élections ne sont plus sincères au Sénégal), ils sont passés de 65% en 2012 à 49% en 2017. En 5 ans, ils ont perdu 16 points. En 2019, ils vont perdre combien ? Au moins 8 points et, selon moi, ils seront en dessous de 40%. C’est cette équation qu’ils devraient adresser plutôt que de se projeter sur un impossible 3ème mandat. Cette baisse s’explique par le fait que le Président Sall n’a pas réglé les problèmes pour lesquels il avait été élu : l’école, la santé, l’emploi, la sécurité, et j’en passe, ne marchent pas.

Les choses ne marchent pas selon vous, et donc quelle attitude l’opposition doit adopter pour faire face à Macky Sall en 2019 ?

« D’abord nous allons nous battre pour que les élections redeviennent sincères au Sénégal. Mais, auparavant, l’opposition doit s’unir. Et je profite de cette occasion pour bien clarifier la différence qui existe entre les élections législatives et l’élection présidentielle au Sénégal. Les élections législatives, c’est le scrutin majoritaire à un tour ce que nous appelons « Raw Gaddu ». Par exemple à Dakar, ils ont obtenu environ 35% des suffrages contre 65% pour les autres listes réunies (les chiffres sont faux), mais puisqu’ils arrivent en tête, ils ont pris les sept 7 députés pour moins de 3000 voix de différence avec Taxawu Dakar. C’est cela qui justifiait la liste commune de l’opposition lors des législatives. Si nous avions cette liste commune, nous aurions gagné Dakar sur Benno avec 50.000 voix d’écart. Mais à la présidentielle, on n’a pas besoin d’avoir un candidat commun puisque c’est une élection à deux tours. Cela signifie que si personne n’obtient plus de 50% des suffrages, un 2ème tour départage les deux candidats arrivés en tête. Il faut que les gens le sachent parce qu’on veut leur mettre dans la tête que nous n’aurons pas de candidat et si on n’a pas de candidat, Macky gagne. Ce n’est pas vrai. L’avantage de l’opposition c’est d’avoir quelques pôles pour engranger le maximum de voix au 1er tour et soutenir le mieux placé en son sein pour le second tour. Des accords seront nécessaires en amont selon nous. Donc, l’appel que And Jef Pads lance à l’opposition, c’est que nous tous nous nous regroupions pour contrôler le processus électoral. C’est fondamental et il faut que nous nous battions pour que le processus électoral soit transparent, soit sincère, soit honnête ».

Vous insistez beaucoup sur la transparence du fichier électoral. Et l’on constate qu’encore une fois, le Président Sall et son Ministre de l’Intérieur ont lancé un appel au dialogue pour discuter, entre autres, de ces points. Vous serez de la partie ?

« Il faut préciser que le dialogue, ce n’est pas le Ministre de l’Intérieur qui rencontre des partis politiques qu’on appelle dialogue. Sous Abdou Diouf et sous Wade, cette activité était ordinaire. Le Ministre de l’Intérieur et les acteurs politiques se rencontraient régulièrement. Ces rencontres n’étaient même pas médiatisées parce que c’est normal entre acteurs politiques qu’on s’occupe du processus électoral tous les jours. Moi, j’étais le chargé des élections dans mon parti et j’étais avec le Ministre de l’Intérieur de façon régulière. Nous discutions sur tous les problèmes. Aujourd’hui, on veut présenter ça comme le dialogue. Ça n’a rien à voir avec le dialogue. Le dialogue était organisé autour d’une équipe appelée commission cellulaire composée de personnalités de premier plan ».

Quel format de dialogue proposez-vous donc au pouvoir ?

« Le premier dialogue qui a commencé en 1991 et qui s’est terminé en 1992, c’était avec le juge Kéba Mbaye, avec tout autour de lui, des personnalités sénégalaises connues et respectées. Des personnalités qui avaient aussi leur autonomie et leur indépendance de pensée et d’action. A l’époque, la société civile n’était pas encore représentée. Il n’y avait que le pouvoir et l’opposition. Quand les positions de l’opposition étaient justes, le juge Kéba Mbaye allait dire au Président Diouf : mais ce que dit l’opposition, c’est ça qu’il faut faire parce que c’est ça qui est juste. Et le Président Diouf acceptait. Si l’inverse se produisait aussi, il le disait nettement à l’opposition et celle-ci transigeait. On est ainsi arrivé à un consensus électoral et jamais une élection n’a été sérieusement contestée de 1993 à 2016. Mais c’est à partir de 2016, avec le référendum, qu’on a connu vraiment ce basculement dans l’inconnu, dans les dangers qui pèsent sur la stabilité et la paix civile dans ce pays. Il faut que l’opposition fasse bloc maintenant pour que dans chaque commune, dans chaque village, dans chaque quartier, qu’on organise les jeunes. Qu’ils aillent retirer leurs cartes d’identité. Qu’on les forme pour qu’ils puissent nous représenter correctement dans les bureaux de vote ».

Où en êtes-vous sur votre combat pour la libération de Khalifa Sall ? Parce qu’on constate depuis un certain temps une sorte de mutisme de votre part.

« Bien entendu que ce combat continue toujours. Je vous dis que les avocats de Khalifa Sall ont souhaité rencontrer le groupe parlementaire Liberté et démocratie. Je pense qu’on va les rencontrer. Il est aussi question d’une lettre adressée au Président de l’Assemblée pour poser le problème de l’immunité parlementaire de Khalifa Sall. Malheureusement, au Sénégal, on ne respecte pas la loi. C’est par la force brutale qu’on a cherché à éliminer un candidat déclaré, Karim Wade, et un potentiel candidat, Khalifa Sall, considérés comme capables de poser des problèmes à celui qui est en place. Mais il est clair que le combat de l’opposition, c’est aussi d’arrêter cette main-là».

Cheikh Moussa SARR

 

Partager

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.