Présidentielle 2019 : Les enseignements d’un scrutin

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Macky Sall réélu avec 58,27%, un taux de participation de 66,23%, Ousmane Sonko la révélation…, la présidentielle du 24 février 2019 est pleine d’enseignements.

BABACAR WILLANE

La Commission nationale de recensement des votes a livré jeudi dernier les résultats provisoires de la présidentielle du 24 février 2019. D’après les chiffres rapportés par le juge Demba Kandji, son président, Macky Sall a été réélu avec 58,27 des suffrages. Idrissa Seck arrive deuxième avec 20,50% des voix, suivi du jeune Ousmane Sonko (45 ans) avec 15,67%. Issa Sall, le candidat du Pur (4,07%), et Madické Niang (1,48%) ferment la marche.

Même si l’opposition déclare rejeter les résultats, les candidats malheureux n’en précisent pas moins qu’ils n’introduiront pas de recours. La messe est donc déjà dite, puisque le Conseil constitutionnel va confirmer les mêmes résultats, à l’absence de contestation. Le temps est donc venu de tirer les enseignements.

Le premier est sans doute la belle leçon offerte encore une fois par le peuple sénégalais. Comme en 2012, le contexte électoral de 2019 était très chargé, tant les désaccords entre le pouvoir et l’opposition étaient nombreux et la tension vive. Mais les citoyens ont rappelé aux politiques qu’ils n’ont pas besoin de violence pour choisir le président de la République. Avec un taux de participation de 66,23% (4 426 344 votants), le peuple a fait savoir que la voie des urnes reste son seul mode d’expression.

’’Le territoire électoral est fracturé en trois’’

Il y a cependant un bémol, à savoir le nombre de bulletins nuls. 42 465 suffrages invalidés pour un peuple qui vote depuis le 19e siècle ! Il y a de quoi s’interroger sur la maturité démocratique des citoyens. A moins que ce ne soit un choix délibéré de la part de l’électeur ; ce qui est peu probable. Il suffit juste de citer l’exemple de la dame qui, après avoir glissé le bulletin dans l’enveloppe, a déposé celle-ci non pas dans l’urne, mais dans la poubelle.

Autre enseignement de cette présidentielle : les apparentes lignes de fractures territoriales. Dr Momar Thiam, conseiller en communication politique et directeur général du groupe HEIC Dakar, fait remarquer que les localités du Centre, notamment Thiès, Kébémer, Touba et Mbacké, ont voté massivement pour Idrissa Seck. Pendant ce temps, le Sud a opté pour Ousmane Sonko, sachant que le Nord et le Nord-est ont choisi Macky Sall. ‘’Le territoire électoral est fracturé en trois. Prions pour que cette fracture soit uniquement électorale et non ethnique ou ethniciste’’, croise-t-il les doigts.

En tout cas, nombreux sont les Sénégalais désormais persuadés que le vote ethnique ne fait plus l’objet de mystère avec les résultats de Sonko en Casamance et surtout le score soviétique de Macky dans le Fouta, plus de 90% à Matam et 100% à Agnam. Quant à Dakar la capitale, il reste une ville plus que jamais disputée, alors que Touba reste toujours hostile au président de l’Apr.

Une victoire suspicieuse

A propos des résultats, le premier point à élucider est sans conteste le score du candidat sortant Macky Sall. 58,27% pour un premier tour est un score sans doute honorable. De l’avis de Babaly Sall, analyste politique, enseignant chercheur à l’Université Gaston Berger (UGB), il s’agit à la fois d’un renouvellement de confiance de la part des Sénégalais, mais aussi un espoir fondé sur ce qui a déjà été fait. ‘’C’est une sorte de plébiscite et de défi. Et ce n’est pas beaucoup par rapport à l’opposition  qu’il avait en face’’, estime-t-il.

Dr Momar Thiam pense lui aussi que c’est un bon résultat compte tenu de la configuration de la présidentielle. Il rappelle qu’il y a eu toute une série de récriminations relatives au fichier électoral, au parrainage, à la personne du ministre de l’Intérieur et à l’exclusion de certains candidats par voie judiciaire. Malgré tout, le candidat de Benno bokk yakaar s’en est sorti. ‘’Macky Sall a gagné avec un peu de panache’’, affirme-t-il.

Toutefois, il pense qu’il faut plutôt comparer les résultats à celui de 2012. ‘’Sous ce registre, son score a baissé, puisqu’il avait 65% en 2012’’, indique-t-il.

Sociologue et politiste, Dr Abdou Khadre Sanoko ne partage pas l’avis de ses collègues. Cet enseignant à l’UGB a du mal à trouver une légitimité au score attribué au candidat Macky Sall. ‘’Les Sénégalais ont été très surpris par les résultats. Si vous voyez l’ampleur de la contestation avant l’élection, vous comprenez que le résultat n’est pas conforme avec l’expression des Sénégalais’’, martèle-t-il.

Sanoko croit savoir que les résultats publiés par Demba Kandji ne sont pas forcément les mêmes diffusés dans les médias le jour du vote. Et lorsque l’opposition parle de falsification de procès-verbaux, le politiste déclare qu’il lui appartenait de se faire représenter dans tous les bureaux de vote pour éviter les fraudes.

Au vu des résultats, Dr Sanoko pense que les suspicions de l’ancien Président Abdoulaye sont peut-être légitimes. Légitimes ou pas, Dr Momar Thiam constate que le doute est bien là. Il est même renforcé par un certain nombre d’actes posés avant et le jour j. ‘’Ce qui renforce cette suspicion, c’est que avant la présidentielle déjà, le président du groupe parlementaire de Benno bokk yakaar, Aymirou Gningue, disait que Macky Sall allait gagner avec 57%. Le jour du scrutin, le Premier ministre a annoncé le même chiffre. On a l’impression, à tort ou à raison, que c’est un scénario écrit d’avance. C’est comme si Wade a eu raison sur les autres, lui qui disait qu’il refuse de participer à un simulacre d’élection’’, ajoute-t-il.

Sonko, l’avenir et Idy, le revenant

En outre, même si l’opposition a été vaincue, deux d’entre eux en sortent presque vainqueurs. Il s’agit du leader de Rewmi, Idrissa Seck, mais particulièrement du patron du Pastef Ousmane Sonko. Pour ce qui est de Idrissa Seck, les interlocuteurs pensent qu’il a réussi à redorer son blason, eu égard au fond du trou où il était il y a juste quelques mois, suite à sa sortie sur Makka et Makka. Cependant, le sociologue  pense qu’il est plutôt un homme du passé, puisqu’il a abattu sa dernière carte dans cette présidentielle.

Tout le contraire de l’enfant du Sud. Inconnu il y a 5 ans, Ousmane Sonko est parti de rien politiquement parlant, puisqu’il n’a jamais été dans un parti et n’a jamais eu de responsabilité politique ou étatique. L’ensemble des interlocuteurs sont unanimes sur le fait qu’il est la révélation de cette élection. ‘’Il a créé son parti en 2014. En 3 ans, il devient député. En tennis, c’est ce qu’on appelle un premier essai réussi. Aujourd’hui, avec 15% de l’électorat, il gagne en notoriété et en présidentiabilité’’, soutient Dr Momar Thiam selon qui le Sénégal n’a jamais connu un parcours politique aussi rapide et aussi dynamique.

De l’avis d’Abdou Khadre Sanoko, son mérite est d’autant plus grand qu’il a battu campagne avec des moyens modestes. ‘’Il n’y a ni achat de conscience, ni tissu, casquettes ou t-shirts. Il a convaincu par les idées et sa bonne offre programmatique’’, affirme-t-il. Pour lui donc, ‘’l’avenir appartient à Sonko’’.

Dans tous les cas, c’est une page politique qui s’ouvre, comme le souligne Babaly Sall. Le chef des Patriotes a les cartes en main, il reste maintenant à savoir comment il va jouer.

La résistance du système

Cependant, si Sonko est sorti de cette élection avec une certaine légitimité, il n’a pas réussi à atteindre sa principale cible : le système. D’abord, Macky Sall qui incarne aujourd’hui le système, à ses yeux, a été réélu. Mais aussi parce que ce système a eu un score soviétique. En effet, Idrissa Seck, arrivé deuxième, est lui aussi de cette oligarchie. Il est d’ailleurs formé à la même école que Macky et par le même maitre : Abdoulaye Wade. Or, les scores de Macky Sall, Idrissa Seck et Madické Niang réunis feraient environ 70% des suffrages.

Autrement, le système a été encore plébiscité, en dépit des efforts de Sonko. ‘’Le système cherche toujours à se régénérer. Il a des moyens d’autoprotection. Depuis Senghor, ce sont toujours les mêmes, avec le même mode de gestion et de recrutement du personnel.’’

Toutefois, Dr Sanoko pense que le discours de Sonko a déjà eu un effet sur les Sénégalais. Il reste que le système ne peut être vaincu que dans la durée. Et il y a de quoi espérer une victoire prochaine pour quelqu’un qui franchit la barre des 15% dès son premier essai.

Le vote du monde rural

Mais pour arriver à ce succès, Ousmane Sonko ou tout autre opposant devra sans doute trouver des arguments solides pour convaincre le monde rural. En effet, l’un des enseignements de ce scrutin, c’est aussi que la campagne reste toujours fidèle au pouvoir. Une réalité qui dure depuis l’indépendance et qui s’explique, selon l’analyste politique Mame Less Camara, par le fait que les citoyens conscients des enjeux et donc plus exigeants se trouvent davantage dans la capitale et les grandes villes.

Tout le contraire des zones reculées, généralement moins hostile à l’autorité. ‘’Dans les centres ruraux, on note une certaine tradition plus tolérante vis-à-vis des écarts du pouvoir que dans les centres urbains. Il faut dire également que plus on s’éloigne de la capitale et des grandes villes, plus le pouvoir d’influence politique des chefferies religieuses restent intact. Dans les villes se constitue une opinion, dans l’arrière-pays, une certaine tradition reste vivace’’, explique le  journaliste Camara, dans une interview accordée à Seneweb.

Dr Abdou Khadre Sanoko y ajoute aussi l’impact des projets comme le Puma, le Pudc et la bourse de sécurité familiale, mais surtout la connaissance de la  cartographie électorale par le Président Macky Sall, ancien ministre de l’Intérieur.

A la conquête du pouvoir local

Quoi qu’il en soit, la victoire semble nette et sans bavure. Cependant, il reste à Macky Sall un autre défi, celui de la stabilité. Jeudi dernier, après la proclamation des résultats provisoires, Aminata Touré, sa directrice de campagne a appelé l’opposition au dialogue, tout en précisant que le Président Sall est ouvert. Mais il n’est pas sûr que son appel soit entendu.

D’abord, parce que tous les 4 candidats ont énergiquement rejeté les résultats, tout en renonçant à induire des recours auprès du Conseil constitutionnel. ‘’Il y a une forme de mépris de la victoire du Président Macky Sall. On a donc un Etat avec un président démocratiquement élu, mais dont la victoire n’est pas reconnue’’, remarque Dr Momar Thiam. 

Ensuite, un candidat comme Sonko qui a déjà tourné le regard vers l’avenir a appelé les forces vives à se préparer au combat, parce que persuadé que des réformes sont indispensables. L’opposition qui pense que ‘’le scrutin a été piégé d’avance’’ va réclamer davantage de transparence.

Et à ce rythme-là, les élections locales, prévues dans quelques mois et considérées comme le second tour de la présidentielle pourraient se tenir dans un contexte de tension entre acteurs politiques. Surtout que l’opposition tient là un moyen de garder le pouvoir local, après avoir perdu le pouvoir central et celui législatif.

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