Une sidéenne : « J’ai envie de propager le virus partout… »

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Comment avez-vous appris l’existence de votre cas ?

Khady B. : J’ai juste vingt trois ans et je vis avec le Vih depuis six ans. Com- ment je l’ai eu ? Je ne saurai vous le dire avec précision, car j’ai été violée par mon frère aîné, puis un groupe de jeunes de mon quartier. Ils se sont re- layés sur moi et j’en fus traumatisée. Plus tard, suite à des maladies qui reve- naient tout le temps, les médecins ont découvert que j’étais séropositive.

K. Dia : C’est après un conseil pré-test avec le médecin traitant qui me suivait pour une maladie récidiviste que j’ai donné mon consentement pour un dépistage anonyme et volontaire, car ayant décelé des signes évocateurs de l’infection. C’est au retour des résultats d’analyse que j’ai été informé de ma séropositivité.

Selon vous, d’où vous est venu le virus ?

Khady B. : Je suis sûre que ce sont les jeunes de mon quartier qui m’ont filé ce virus. Je le vis mal et j’en veux aux hommes.

K. Dia : C’est la plus grande équation à laquelle je n’ai pu apporter de réponses exactes car sur le plan sexuel, si je n’étais pas chaste à 100% aussi, je me disais que mes derniers rapports sexuels dataient de 6 à 7 ans avant cette annonce et que la dernière relation c’é- tait avec mon épouse avant notre di- vorce ; et jusqu’à aujourd’hui celle-ci vit bien et ne semble pas souffrir de cette maladie. Bien que j’aie eu des ren- seignements comme quoi la période d’incubation du virus peut durer longtemps, je n’ai cessé de chercher un mobile autre que la transmission sex- uelle, mais en vain.

Qu’est ce qui a changé dans votre vie depuis ?

Khady B. : Tout a changé. Dans ma famille, seule ma mère savait ce qui se

passait, et depuis quelques mois mon père a été mis au courant. Il me soutient beaucoup à travers la prise en charge médicale et le paiement de mes frais de scolarité. Ma vie a basculé car je suis bien faite et jolie, mais je n’ose pas dire à un homme que je suis séropositive. K. Dia : Beaucoup de choses : d’abord j’ai changé de comportement en évitant tous les facteurs de risques d’aggrava- tion de la maladie, ensuite tous les fac- teurs de risques de transmission du virus pour mon entourage, ma famille et la société ; enfin, après quelques mo- ments de panique liés à l’histoire cru- elle de la maladie, je me suis engagé résolument dans la lutte contre le fléau auprès de tous ceux qui cherchent la so- lution au problème de cette pandémie.

Comment vivez-vous avec le Vih ?

Khady B. : Difficile de vivre avec le Vih. Je suis mon traitement, j’évite le soleil, les blessures, certaines coiffures et les gens curieux. Je suis obligée d’aller me faire consulter lorsque je tombe malade loin de mon quartier par peur qu’on découvre mon statut sérologique pour ensuite me vilipender. K. Dia : Malgré le tapage médiatique et la peur qu’engendre ce mal, je banalise la maladie avec philosophie en me dis- ant qu’à côté il y a le Paludisme, le Cancer, le Diabète et surtout il y a des gens qui meurent chaque jour et de rien.

Votre famille est-elle au courant ? Khady B. : J’ai cinq sœurs et deux

frères mais ils ignorent ce que je vis. Je me cache pour prendre mes médica- ments. Je ne traîne jamais avec les em- ballages de mes médicaments. Quand je rencontre un homme désireux de m’épouser, j’ai envie de m’offrir à lui et si je vois qu’il est très sérieux alors je lui crée des histoires et le quitte pour le protéger.

K. Dia : Vu le manque d’informations vraies et la stigmatisation, la majeure partie de ma famille ignore ma séropos- itivité malgré les doutes sur mon état de santé toujours défaillant. Néanmoins j’ai mis au parfum ceux qui étaient cen- sés comprendre, et ainsi ils ont partagé avec moi les soucis et les émotions, et matériellement, et moralement, ils me permettent de vivre au mieux ma séropositivité dans la confidentialité requise.

Votre entourage (le voisinage) est-il au courant ?

Khady B. : Il ne sera jamais au courant. Jamais… (Elle éclate en sanglots). Vous savez, il faut être fort pour accepter cette maladie, car par moments j’ai envie de me donner à tous ces hommes qui me courent après pour leur faire payer cette injustice que je vis.

K. Dia : Les questions se posent sûre- ment à mon insu, mais cela ne m’em

pêche point de vivre ma vie et d’a- vancer sans tourner la tête.

Vos amis sont-ils encore avec vous ?

Khady B. : J’en ai plus, je reste avec mes sœurs par peur de me faire décou- vrir. Je ne fréquente ni des malades du Sida ni des structures qui œuvrent dans le domaine du Sida. Je préfère vivre ma maladie en secret, dans la solitude.

K. Dia : Les anciens amis ont demeuré, et mieux encore, j’ai pu en avoir de nouveaux dans la grande famille de tous ceux qui luttent contre la maladie.

Avez-vous eu des enfants depuis ?

Khady B. : Je suis une belle femme mais je n’ose pas m’engager dans une relation sérieuse. Or mes camarades de classe à l’université se marient tôt et font des enfants. Je les envie et me de- mande parfois pourquoi c’est à moi que tout ceci arrive ? Je suis une bonne per- sonne, alors pourquoi moi ? J’estime que la nature a été injuste avec moi. K. Dia : Le désir d’avoir un enfant m’a souvent habité, mais face aux risques énormes que cela peut engendrer, j’y ai mis une croix en attendant que la sci- ence nous libère.

Vous arrive-t-il de penser a la mort ?

Khady B. : Franchement, quand je pense à la mort, j’ai envie de propager le virus partout.
K. Dia : Plus souvent que les autres, mais c’est pour aussitôt l’écarter d’un revers de main pour plutôt penser à l’avenir.

Vous arrive-t-il de prendre
de l’alcool ou d’autres produits pour oublier ?

Khady B. : Non, je me noie dans la musique, et c’est pourquoi vous me voyez toujours avec les écouteurs.
K. Dia : Dans les premiers moments, somnifères, calmants, tout y est passé, tout ce qui pouvait permettre de dormir et d’oublier cette hantise et ces cauchemars. Après entretiens et con- seils psychologiques avec le corps médical, les assistants sociaux et ac- compagnants, ça s’est estompé et présentement ce ne sont que des sou- venirs.

Le regard de l’autre ne vous gêne pas dans la rue ?

Khady B. : Vous savez, en vivant avec le Vih, même lorsque les autres ig- norent votre statut sérologique, vous in- terprétez toujours mal le regard des autres. Vous pensez qu’ils savent, qu’ils vous rejettent, qu’ils vous assimilent à un pestiféré.

K. Dia : Puisque j’ai opté de vivre sans pesanteur aucune, cela ne me dérange guère, s’il y en avait, car je ne m’en soucie pas.

Vous considérez-vous comme un malade ordinaire ?

Khady B. : Rien que le fait de savoir que vous vivez avec le Vih est un handicap.

K.Dia:Sanssevoilerlaface,ilyades pesanteurs psychologiques qui pèsent sur tout porteur du virus, car les lende- mains sont incertains. Néanmoins le soleil brille pour tout le monde, et nul ne sait de quoi demain sera fait. Malade ou pas, tout le monde va partir. Ainsi, Sida, Cancer, Diabète, Paludisme sont des maladies, et si on n’en guérit pas définitivement, on peut vivre avec le plus longtemps possible avec la volonté de Dieu.

C’est combien le coût de la prise en charge médicale ?

Khady B. : Je ne l’évalue pas, car les médicaments sont parfois gratuits sauf si vous voulez vraiment vous assurer une excellente prise en charge. Mon père dépense au bas mot entre 75 et 125.000 francs par mois.

K. Dia : Au Sénégal, la chance pour un porteur du virus c’est qu’il peut dis- poser d’une bonne prise en charge médicale, car les Arv sont maintenant disponibles et surtout gratuits alors qu’ils font près de 600.000 Cfa. Seules les maladies opportunistes constituent un réel problème vu le coût parfois ex- orbitant des médicaments pharmaceu- tiques, la fréquence des attaques et le manque de moyens des malades ; d’où la nécessité des Arv.

Votre régime alimentaire est-il distinct de celui des autres ?

Khady B. : Je suis ce que les médecins me recommandent mais j’évite le riz et les repas trop gras.
K. Dia : En tout cas, il est opportun de se nourrir adéquatement lorsque l’on est infecté par le Vih Sida, car la mal- nutrition a un effet très néfaste sur le Sida.

Beaucoup de structures se battent con- tre le Sida. N’avez-vous pas l’impres- sion qu’elles vivent de la maladie Sida et qu’il aurait été souhaitable qu’on vous finance pour des projets suscepti- bles de vous rendre votre dignité ?

Khady B. : Ces structures qui luttent contre le Sida pensent à elles avant de penser à nous. Nous ne recevons que des miettes.

K. Dia : Des projets ont été déposés auprès de quelques Ong de la place, mais la suite se fait vraiment désirer. Seulement, l’espoir demeure, car c’est tout ce qui peut affranchir les malades et les aider dans la recherche de leur in- sertion et réinsertion sociale.

Suivez-vous les préceptes divins ?

Khady B. : Je prie car la fin pointe à l’horizon. On a beau prendre les Arv mais vivre avec le Sida suppose que la personne entrevoie la mort à tout in- stant.

K. Dia : Dieu est Seul Juge en la matière, mais je fais de mon mieux pour m’acquitter de mes devoirs envers Lui, d’aimer ma famille et mes prochains, de les respecter au mieux et de les aider dans la mesure de mes forces et moyens.

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